6. Et vous, Cécile
2. La question qui remet en question

CARNET DE ROUTE

LA PAROLE : AU FIL DE LA PLAINTE, DE LA RENCONTRE, DU PLAISIR ET DE L’ÉVÉNEMENT


“Carnet de route” regroupe une suite de textes élaborés au cours de nos vies professionnelles,et d’écrits de divers auteurs proches des thèmes ayant jalonné notre parcours.

“Le sourire est ouverture. Sans ouverture il n’y a pas de rencontre : tout accueil est fermé. La perte du sourire marque la perte de la réceptivité, notamment de réceptivité à l’autre. Or la réceptivité est la condition de l’activité. La réceptivité implique une transcendance ouverte, non pas une intentionnalité préalable dirigée vers un but ou un projet déterminé, mais un accueil au non-prévisible, à l’événement au sens vrai”.

Henri Maldiney (correspondance en cours d’édition)

Cet emprunt à Henry Maldiney résume pour moi un des desseins de mon parcours de vie, tant personnel que professionnel, du moins ai-je essayé de le suivre.

1 - Du “quoi” et du “comment”

Dans les cas de troubles graves du langage, une tâche particulièrement difficile est demandée à la logopédiste : elle est appelée à comprendre une parole troublée, à en découvrir les particularités, à les décrire, tout en gardant une oreille attentive à ce que dit l'enfant, à ce qu'il laisse entrevoir de son affectivité. C'est donc un équilibre très délicat entre deux écoutes : être attentive au langage, au comment et entendre en même temps l'affectif, ou tout au moins permettre à l'enfant de l'exprimer.

Pour favoriser cet équilibre sans oscillations trop grandes et incontrôlées qui nous engageraient à être : - tantôt un spécialiste du langage qui centre son intérêt sur la"relation" et ne s'intéresse plus à la parole (au langage) de l'enfant, - tantôt un thérapeute obnubilé par la saisie d'un trouble de parole dans sa forme, j’ai eu recours à l'enregistrement systématique des séances en vidéo.

Si la mémoire peut bien souvent se souvenir du dit ou de l’événement dans “le monde du sens”, elle échoue à pouvoir retrouver entièrement les formes particulières d'un parler singulier dans tous ses aspects mouvants, fréquemment insaisissables qui rendent une parole difficile à comprendre, voire incompréhensible.

J'insiste sur l'enregistrement systématique car seule la permanence peut atténuer l'indiscrétion de l'objectif et du micro. Il ne devrait d'autre part faire l'objet d'aucun projet autre que celui de pouvoir s'y reporter pour comprendre ; cela est vrai au départ,puis l’intérêt pour une recherche fait que l’un ou l’autre de ces documents devient matériel de travail. Pour moi, les thèmes de recherches ne se sont élaborés que bien après les enregistrements, lors de discussions sur un programme d’étude. Chez quel enfant et dans quelle séance avais-je une situation : de récit spontané, de récit sur image,de la prise d’un test ou bien d’autres encore (exemple de celui du test de Rorschach qui a fait l’objet d’une publication dans les Rencontres de Cerisy-la-Salle) ? Un document audio-visuel est un document en mouvement, bien plus sensible à notre regard et à notre écoute(d'autant plus s'il s'agit du regard et de l'écoute d'un autre) que les documents fixés :notes, dessins, parole rapportée ("j'ai dit", "le malade m'a dit"). L'enregistrement est d'autant plus indiscret, voire indésirable, qu'il est épisodique, car il est alors d’emblée et automatiquement assimilé à un projet ; au contraire, systématique, il peut se limiter à être un outil que l'on utilise ou non. Cet outil permet de décrire la parole d'un enfant,de la comprendre lorsque le discours est hermétique même à une oreille perspicace et exercée. De plus il nous permet de trouver un point d’équilibre entre le comment et le quoi, apprendre à manoeuvrer au plus près entre notre approche de la parole et notre ouverture au monde du sens et de la manière de s’exprimer de l’enfant.

L'enregistrement est pour nous :
- une trace sonore et visuelle de ce qui s'est dit et fait,
- un carnet de notes en mouvement mais duquel sont absents notre dialogue intérieur,nos associations.
C'est à ce titre, en tant que spécialiste du langage, qu'il nous offre de nombreuses possibilités, mais à la condition première, avant toute analyse, de procéder à une transcription intégrale. Par transcription intégrale j'entends que ne soient point sélectionnés des passages ou laissé de côté ce qui, de prime abord, ne nous paraît pas intéressant. Il nous faut "transmuter" tout le flot sonore en signes graphiques, c'est-à dire passer du dire au dit fixé (représenté).

Ce passage de l'écoute à l'écrit ne se fait pas sans d'innombrables difficultés. Si la recherche du sens peut se permettre des raccourcis dans une compréhension globale,celle de l'analyse du dire, du cheminement verbal vers le dit ne peut se satisfaire de sondages, d'extraits, pour cerner la parole et le parler d'un enfant dans ce qu'ils ont de singulier.

"Est au service de la compréhension ce qui la trouble" et “Comprendre le mouvement vivant de la parole” pourraient résumer notre approche.

Nous avons décrit les difficultés techniques de la transcription dans La parole troublée éd.PUF . Plus pesantes sont celles qui ont part au désarroi dans lequel nous plonge l'entrée dans un monde sonore aux consonances floues et inhabituelles où la certitude de saisie d'une forme peut être, quelques instants, une semaine, voire des mois plus tard,démentie ou “compossible” avec d'autres. Tel un fil récalcitrant s'obstinant à ne pas passer par le chas d'une aiguille, le son se dérobe au moule des sons du parler commun.Le son que j'entends refuse de se plier aux signes graphiques de la langue, ou subtilement il oscille entre l'un ou l'autre tel un acrobate qui ne peut s'élancer de son trapèze, le rythme de son balancement n'arrivant jamais à s'accorder au rythme du trapèze qui lui fait face.

Si l'acrobate peut espérer par une technique plus grande passer d'un trapèze à l'autre,à elle seule la technique ne suffit pas ; le mouvement doit être senti, vécu,profondément. De même la logopédiste doit reprendre, reprendre encore l'écoute sonore, ajouter les unes aux autres les différentes formes qu'elle découvre sans en écarter aucune pour pouvoir se laisser aller au mouvement d'où jaillira enfin, - mais pas toujours ! - le dit et la compréhension.

Ce travail n'est pas vaine coquetterie de chercheur, car à l'inverse de celui-ci je n'ai à disposition ni hypothèse, ni méthode, ni vérité à découvrir ou à prouver : la compréhension n'est pas soumise à des règles que l'on pourrait appliquer, ni expliquer à posteriori. Il s'agit d'appréhender dans son cheminement, le plus"originaire", le monde de la parole de l'enfant.

“valaenunouiunnolèvadan”

Je voudrais tenter d'illustrer cette démarche par un "échantillon" de ce travail d'alchimie qui permet de passer d'un discours pratiquement hermétique à une compréhension.Bertrand, âgé de 8 ans, va m'en donner l'opportunité.
[Bertrand est venu en consultation à l’âge de 5ans. Il ne parlait pas, seule sa soeur comprenait les quelques sons qu’il émettait, sa maîtresse d’école enfantine n’avait jamais entendu sa voix. Je vous raconterai l’histoire de Bertrand dans un autre carnet de route]
Pour la première fois, depuis qu'il est en traitement, Bertrand rapporte en séance un événement sous la forme d'un récit. Ce récit est si vivant de par sa mélodie, ses intonations et la gestualité abondante, que fascinée, je me laisse emporter ne réalisant que tardivement l'invraisemblable contradiction : je ne comprends pas, en mots, mais je sens le mouvement des péripéties rapportées par Bertrand. Au bord de la compréhension sans rien saisir, hors de moi, je baigne dans un ailleurs étrange et familier à la fois qui me laisse sans voix jusqu'au moment où, subitement, le plaisir de l'inattendu et de l'écoute bascule dans l'inconfort de l'inquiétant.Comme un disque rayé le récit de Bertrand semble s'attarder à dire et à redire. Une question,puis une autre : je participe maintenant en paroles par mes interrogations, mes suggestions quant à ma compréhension. Mais ceci est une autre histoire, tant sur le plan de l'événement rapporté par Bertrand (et qui s'étale sur plusieurs pages) que sur le plan de l'élaboration de ce qui est du ressort de l'existentiel, de l'être au monde.

Après la séance j'ai noté : "Raconte une très longue histoire de vol qui aurait eu lieu chez eux,il y met une fougue que je ne lui connaissais pas. Je ne comprends malheureusement pas. C'est son premier récit !"

C'est cette histoire que l'enregistrement va me permettre de dévoiler.

Le passage de l’écoute à l’écrit

En passant de l'écoute à l'écrit, le parler singulier va émerger peu à peu d'un brouillon où nous avons des sons, des mots ; des points de suspension aussi, marquant l'impossibilité de mettre sur le papier des signes graphiques quels qu'ils soient. Le tout biffé, modifié une, voire plusieurs fois. Ce document est pratiquement inintelligible ; néanmoins c'est cette jungle qui recèle ce qui est ou sera la compréhension. Rien n'y est dédaigné, comment le pourrais-je d'ailleurs puisque je ne sais pas quelles sont les clés du sens :

Exemple : qui paraît tout simple lorsqu’on a compris !!

"akwanõpa" “a quoi nom pas” “il a quoi comme nom je ne sais pas”
Bertrand demande comment s’appelle l’objet ou l’image qu’il a devant lui !

[Essayez-vous à décrypter : “valaenunouiunnolèvadan”]
(caractères habituels)

Je dois être à la fois, totalement soumise au flot sonore, à une parole (pensée) différente dans son organisation, et totalement libre de laisser courir mon imagination dans cette étonnante et périlleuse aventure. C'est la seule voie qui permette de laisser miroiter toutes les possibilités de transcription, de s'ouvrir à l'entendement.
Au fil des reprises, le document s'étoffe : beaucoup plus de mots. Le texte n'est pas encore intelligible mais en train de le devenir ; il réclame cependant continûment de pouvoir revenir aux passages rebelles à la compréhension, en dépit de l'inconfort, de la sensation d'étrangeté qui s'insinuent en nous et s'inscrivent dans notre dialogue intérieur en un bouillonnement d'humeurs et d'associations.

Marie-Mad Christe


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