Dans l'exposé d'un cas il est souvent rapporté un fragment du dire du consultant et ce sous la forme de "le malade a dit..." ou "le malade m'a dit...".
Ce fragment mis en exergue (cité de préférence) est événement pour le clinicien et selon son approche (psychiatre, psychanalyste, logopédiste) l'interprétation qu'il va en faire va s'orienter différemment (par sa théorie implicite ou explicite).
Quoi qu'il en soit, ce fragment va subir une transmutation entre le moment du dire en séance, lors de sa présentation orale ou le dit fixé (représenté) par le passage obligé à l'écrit, qu'il s'agisse de notes prises en séance, après la séance ou lors de la transcription d'un document audio (audio-visuel).
Ces fragments peuvent être pour le clinicien de nature différente (ou l'amalgame de plusieurs) :
- fragment porteur d'une signification (d'un sens ?) particulière
- fragment d'une compréhension soudaine,
- fragment d'un malentendu,
- fragment interpellant par sa forme inhabituelle,
- fragment d'incompréhension.
(Et même si le dit est rapporté oralement sans support de traces écrites, du seul fait du souvenir, le fait de l'isoler en fait un passage spécial).
La transmutation en écrit du fragment est exigeante à plus d'un titre, ne serait-ce que parce que l'écrit demande une levée de l'ambiguïté alors que le mouvement de parole, lui, l'accepte plus facilement. De l'auditif nous passons au visuel, nous séparons non seulement les mots, mais les participants : "le malade a dit.". Ce dit du malade est rarement précédé du dit du clinicien qui se borne à une présentation de ce qui précède sous une forme déjà distanciée : "je lui fais remarquer / j'avais relevé / je lui avais montré / un fantasme interprété, etc". On se souvient du quoi, du sens de ce qu'on a dit, rarement du comment on l'a dit.
Il est pourtant des moments clés où le clinicien cite ses propres paroles, en voici un exemple que j'extrais d'un article présenté par Michèle Luquet, psychanalyste, lors d’un séminaire à Paris.
“Il (le garçon) me regarde, nous nous taisons, il est dans un rêve, je suggère "le jaune te rappelle quelque chose ?" Il reste en silence, méditatif puis dit "la maman jaune" sur le ton de l'évidence...”
Dans le cas de personnes enfants ou adultes présentant des troubles du langage, l'événement du dire surgit au cours de la séance mais il peut aussi ne se découvrir qu'au cours de la prise de notes après la séance ou lors de la transcription d'une bande enregistrée.
Voici quelques exemples personnels de moments en cours de séance et de transcription qui ont pour moi valeur d'événement du dire.
A sa première consultation Monsieur Luca, âgé de 59 ans, est accompagné de son épouse. Madame m’explique que son époux, à la suite d’un traumatisme cérébral a d’énormes difficultés. Il parle difficilement et souvent on ne comprend pas ce qu’il dit. Il ne contrôle plus ses gestes et fait “des bêtises”, remuer la soupe avec un chaussepieds, prendre un objet pour un autre, etc. Il est irritable et devient agressif.
Avec ce malade, les événements du dire qui m'ont interpellée sont de différentes natures :
1) événements concernant le langage d'abord puisqu'ils sont très directement liés au trouble qui a conduit M. Luca à ma consultation et d’autant plus étonnants qu’ils émergent d’une jargonaphasie, c’est-à-dire d’un langage incompréhensible - que je ne reproduis pas ici - une suite de sons trop souvent “intranscriptibles” ! Je ne connais pas de test qui prend en compte ces moments éphémères.
M. Luca demande souvent "un jeu de compagnie" : il l’exprime clairement, apprécie particulièrement ceux qui comportent des dés ou des jetons !! Quelques fois il prend la boîte du Mémory, mais en a vite assez et, comme pour tout ce qui l’importune, balaye de la main ou tape le matériel. Une autre de ses demandes est de regarder des revues, il en prend une de la pile se trouvant sur la table. Il tourne parfois lui-même les pages, à d’autres moments reste figé devant une page sans que je puisse découvrir ce qui se passe, fréquemment lorsque je passe alors à la page suivante et que je me pose à voix haute “je me demande qui c’était ?” répond d’une manière étonnante par le nom du personnage principal de la page, surtout lorsqu’il s’agit de politiciens !
Il aime beaucoup ses séances me dit une amie qui l’accompagne régulièrement, sa femme n’étant plus apparue... “elle pense que c’est inutile” dit l’amie. Aurait-il les mêmes moments de plaisir s’il était confronté au questionnement habituel : montrez-moi, répétez, qu’est-ce que c’est ? Dans nos rencontres, il n’est pas en demeure de...ce qui peut permettre cette lucidité qui surgit à certains moments et qui bouleverse celui qui y participe.
- 27.10. : Dans mes notes ce fragment isolé : "Et vous comment vous faites quand vous ne pouvez pas retrouver un mot ?"
(En parlant justement d’un politicien il voulait le qualifier et s’énervait parce qu’il ne le pouvait pas).
- 17.11. : Fragment isolé aussi : "Quand je cherche je ne sais pas ce que je cherche"
(lors d’une partie de Mémory)
- 08.12. : En fin de séance sur le pas de la porte, M. Luca rit, il vient de dire "bon retour" en réponse à mon "bon retour" puis il ajoute "je n'ai pas à vous dire bon retour puisque vous restez là".
27.04. : La femme de M. Luca est partie en vacances, je lui demande si lui aussi va partir en vacances ?
"Non" dit M. Luca.
Vous êtes resté seul ?
"Non ce n'est pas le mot, j'étais légèrement accompagné".
- 17.05. : Parle des émissions qu'il regarde à la télé "dans les deux langues" précise-t’il
(il est bilingue).
"Pour comprendre il faut aussi connaître l'autre langue"
- 31.05. : "Je dis les mots incorrects, je ne trouve pas le début"
(en feuilletant une revue)
- 10.11. : Regarde dans une revue une photo de la Ciciolina (seins nus), demande :
“C’est qui ?”.
“Une députée en Italie”
Tourne alors la page d'un air dégoûté en secouant la tête. J'ai noté ma question ! "Vous pensez qu'un député ne doit pas se présenter ainsi ?" Réponse de M. Luca "ne devrait pas". C'est le conditionnel utilisé par M. Luca qui m'a fait noter ma question.
2) événements nous concernant personnellement (concernant notre relation)
- 24.11. : M. Luca a un chien, son compagnon de tous les instants il m'en parle à nouveau aujourd'hui mais ne peut se souvenir de son nom : je propose un nom voisin de celui de son chien (Lupo pour Lumpo). M. Luca ne réagit pas, je propose alors “Fido” ; cette fois M. Luca réagit en disant "non". Dans le feu de la conversation je dis "pourquoi est-ce que j'ai dit Fido ?" M. Luca répond immédiatement "parce que vous aimez ce nom" (faut-il préciser que j'ai eu, enfant, un chien qui s'appelait Fido).
- 27.04. : M. Luca revient après deux mois et demi d'interruption des séances. Il a fait une attaque et son état s'est nettement dégradé sur tous les plans. En fin de séance je propose "Vous voulez revenir la semaine prochaine ?" et M. Luca de répondre "Pourquoi, vous n'y tenez pas ?". En partant me dit "au revoir maman".
- 17.05. : En sortant du bureau me dit :
"Ca passe vite pour moi, pour vous c'est pas la même chose le temps".
Que de questions soulève ce problème du temps !
- 14.06. : À peine sommes nous installé que mon chat qui nous a suivis (c’est la toute première fois qu’il le fait) miaule derrière la porte.
M. Luca : "Il y a un chat qui crie". J'ouvre la porte, le chat entre et saute sur le bureau.
M. Luca : "On voit que c'est un chat qui a l'habitude des caresses" (et le chat est caressé)
- 27.06. : M. Luca admire une image de coquillage "c'est beau".
Je lui demande quand il a été à la mer la dernière fois.
"Il y a un an et vous ?"
“Un peu plus longtemps.”
"Pourquoi vous n'allez pas, c'est à cause de votre mari, il est jaloux ?"
- 06.07. : M. Luca raconte que sa femme est en vacances, qu'il fait comme sa femme, son chien lui a dit qu'il partait aussi.
"Mais comment il m'a dit qu'il partait ?"
On ne peut comprendre l'événement du dire que si l'on se rapporte à la séance entière avec ses passages de jargonaphasie, de confusions sémantiques, de manipulations désordonnées. Dans la séance du chat par exemple, M. Luca s'énerve parce qu'il ne peut lire l'heure à son poignet qui n'a pas de montre (ne s'en rend pas compte) ; il fait le geste de lancer sa main ou les jetons en lieu et place du dé qu'il regarde sans plus savoir tout-à-coup ce qu'il fait là.
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