C’était inhabituel, un Monsieur demandant un rendez-vous pour un papier administratif concernant un enfant. Installé en face de moi, cet homme à l’allure élégante, répète le pourquoi de sa demande de rendez-vous. Puis abruptement : “avez-vous des résultats ?”.
Le ton de cette interrogation : “avez-vous des résultats [dans votre pratique] “ était si sec que l’image d’une statistique m’est apparue, celle d’un tableau exposant les résultats d’un questionnaire à choix multiple sur mes compétences et ce qui en est résulté pour le patient. Ou peut-être faisait-il référence à mon parcours professionnel et s’attendait-il à m’entendre lui débiter une liste de diplômes, de responsabilités en tant que spécialiste, de lieux où j’avais exercé en tant que formatrice dans des séminaires, de publications ?
Et si en moi-même je me pose cette question (sans débattre du concept résultat !), quelle est ma réponse ?
Elle tient en quelques paroles d’enfants qui résument- parmi bien d’autres - ce que j’espérais de ces moments partagés, expressions qui m’ont émue et qui à chaque fois se sont révélées être l’instant de l’événement-avènement.
- [akwanõpa] “A quoi nom pas” (il a quoi comme nom je ne sais pas). [Voir texte 1].
C’est l’appel de Bertrand à 5 ans qui me parle depuis quelques jours. Alors que tests ou rééducation intiment aux bambins (et aux adultes en difficultés !) l’ordre “qu’est-ce que c’est” ou “ montre-moi” - en général un objet, une image placés devant eux - c’est ici l’enfant qui demande à nommer ce qui l’intéresse. Petit bonhomme veut s’approprier le dire, et par lui-même s’ouvrir au parler.
- “Attends” - à cette injonction, je retiens mon geste, le souffle suspendu, je sais que le moment est arrivé ; ensemble nous avions imaginé - avec bien des bruitages - comment un son pouvait être produit de différentes façons puisque nous sommes tous unique. Alors que nous regardons un livre et le commentons ensemble : “Attends”, un silence, puis “Cheval”. Tout fier du son “ch” parfait qu’il vient de m’offrir, il accentue sa victoire par “moi tout seul”. C’est formidable, tu l’as attrapé tout seul, je ne suis là que pour t’aider à révéler ta parole.
- “Sais dire”. Lise-Marie - 4 ans - se plaint amèrement de son petit frère “Foran“ puis se met à chantonner et à répéter plusieurs fois “[nei] tombe à [Rofoton]” (puzzle : image d’un paysage de neige que Lise-Marie aime beaucoup) ; je chantonne aussi “Neige tombe à gros flocons”.” Est ça” commente Lise-Marie, puis “Moi sais dire Florian” ; c’est la première fois qu’elle peut dire le nom du petit frère, surgit du dit et du pouvoir dire. Contenu sous-jacent, s’entendre et se comprendre, parole spontanée, ne serait-ce pas là une clé de notre travail ?
Quels résultats ? : le privilège de l’âge et le territoire à mesure d’homme où je vis me permettent de rencontrer bien souvent enfants-patients devenus parents - et qui me présentent leurs enfants - parents devenus grands-parents. Nous échangeons nouvelles, gestes d’amitié,même si le “résultat” n’avait, je le croyais, pas été au rendez-vous.
Marie-Mad Christe
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