Hommage à Henri Maldiney par Christian Chaput

Christian Chaput, psychiatre, psychanalyste, membre fondateur de l’AIHM (Association Internationale Henri Maldiney) est coresponsable, avec le professeur Philippe Grosos, de la réédition des œuvres de Henri Maldiney aux Éditions du Cerf.


Rencontre et transformation

Le philosophe Henri Maldiney est décédé le vendredi 6 décembre 2013. Né à Meursault le 4 août 1912 dans une famille modeste ; son père était garde-barrière puis chef de gare, sa mère italienne d'origine, il avait un frère et une sœur. Maldiney ne parlait jamais de sa famille directement, les confidences venaient petit à petit. Mais il est très clair que l’atmosphère l'a forcément rendu sensible à ce que pouvait être la pathologie mentale. En revanche, il est très difficile d'identifier ce qui a pu lui donner le goût de l'esthétique. On comprend bien à travers toute cette enfance comment « l’Être homme », ce que c'est qu'être un homme, était pour lui la question fondamentale qui toute sa vie l’a préoccupé. Henri Maldiney, brillant élève, fut très vite remarqué par ses professeurs qui le poussèrent à faire des études. Il les commença à Lyon, particulièrement « impressionné » par Pierre Lachièze-Rey. Il entra à l'École Normale Supérieure en 1933 dans la même promotion que Jacqueline de Romilly, Roger Caillois et André Chastel.

Pendant ses études à l'ENS son principal « caïman » (entendre agrégé-répétiteur) fut Jean Cavaillès auquel Maldiney faisait très souvent référence. Il a ainsi gardé une photo du groupe de travail avec Jean Cavaillès qui, lui, avait intégré l’école en 1923, en même temps que Pierre-Henri Simon. De 1929 à 1935, Jean Cavaillès travaille donc en tant qu’agrégé-répétiteur à l'École Normale Supérieure. Parmi ses agrégatifs, on trouve entre autres Maurice Merleau-Ponty, Étienne Borne, Jean Gosset, Georges Gusdorf et Albert Lautman, probablement aussi Jean Hyppolite et donc Henri Maldiney. Ce dernier n’est pas dans le groupe des précédents, étant plus jeune, il a cependant pu les approcher. Cavaillès participe en 1929 en tant qu'auditeur au deuxième Cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands. Dans le rapport qu'il publie, il donne un compte rendu assez détaillé du débat historique qui y eut lieu entre Ernst Cassirer et Martin Heidegger. En 1931, il rend visite au philosophe Edmund Husserl. Il va aussi écouter Martin Heidegger. On voit très bien comment se fait l'approche de la phénoménologie. Par la proximité de Cavaillès, Maldiney a pu connaître Léon Brunschvicg dont il gardait encore une photo et aussi peut être Pierre-Henri Simon qui deviendra très important pour lui quelques années plus tard. Son premier poste d'enseignant fut à Briançon. La montagne et le massif de l'Oisans dont il parlera plus tard autour de « la barre des Ecrins » sont proches.

Pendant la guerre, prisonnier à l'Oflag, il retrouva justement Pierre-Henri Simon avec lequel il eut des discussions très intéressantes autour des phénoménologues, que ce soit Husserl ou Heidegger dont Maldiney lit les textes en allemand. Il écrivit des pièces de théâtre pour ses collègues prisonniers ; Pierre-Henri Simon rédigea d'autres ouvrages qu'il donna également à ses autres compagnons d'Oflag, ce qui constitua une sorte d'université des prisonniers.

Pierre-Henri Simon avait été nommé en 1938 à Gand à l’École des Hautes Études. Bien évidemment la guerre interrompit cette activité. Il la reprit dès1945 et jusqu'en 1949 où il partit enseigner la littérature française à l'Université de Fribourg. Dès 1945, il demanda à Maldiney de venir y donner des cours.

C’est ainsi que, dès la fin de la guerre, Maldiney commence en tant que professeur à l’École des Hautes Études de Gand grâce à l’intervention de son compagnon de captivité. Il enseigne alors surtout la littérature ; c'est dans ce contexte que Merleau-Ponty (promotion 1926 de l'École Normale Supérieure) va l'écouter.

Dans les années 50, Maurice Merleau-Ponty entre en jeu : celui-ci est maître de conférences de philosophie à la Faculté des Lettres de l'Université de Lyon depuis1945, puis professeur titulaire de la chaire de psychologie (janvier 1948). À la rentrée 1949, il est nommé maître de conférences de psychologie pédagogique à la Faculté des Lettres de l’Université de Paris et obtient le titre de professeur sans chaire en janvier 1950. Il suggère à Maldiney de venir à Lyon. Maldiney sera nommé à Lyon (définitivement en 1957) pour lui succéder et enseigner la philosophie, l’anthropologie phénoménologique (entre autres, la psychologie) et l’esthétique.

À Gand, en 1945, Maldiney fera la connaissance de Jacques Schotte, un de ses jeunes élèves, qui lui fera rencontrer en 1947 Elsa Vervaene, peintre qui deviendra son épouse. Schotte est né en 1928, il rencontre donc Henri Maldiney quand il a 17 ans. L'échange entre les deux hommes sera tout de suite très fructueux sur le plan intellectuel. Jacques Schotte veut faire des études de psychiatrie mais à cette époque-là, cela n'est possible qu'à Louvain. Afin d'approfondir ses connaissances et son intérêt pour la phénoménologie, Jacques Schotte décide de faire une sorte de voyage initiatique en Allemagne et en Suisse. Il rencontrera notamment Heidegger à Fribourg-en-Brisgau, puis ira faire une analyse et des études à Zurich : une première analyse avec Médard Boss et une seconde analyse avec Bailly. Les deux sont des élèves de Ludwig Binswanger. Jacques Schotte demande à le rencontrer. L’entrevue est immédiatement importante pour le jeune étudiant et Binswanger met Schotte en relation avec Roland Kuhn. Dès les années 52-53, Jacques Schotte propose à Maldiney de lui faire connaître Binswanger ainsi que Kuhn. Cette rencontre sera très fructueuse puisque les deux hommes se verront très régulièrement jusqu'à la mort de Roland Kuhn. Ces entretiens se feront notamment au domicile du professeur Robert Christe à Porrentruy au moins une fois par an. La correspondance sera très importante d'un côté comme de l'autre ainsi qu'en témoigne le volume « Rencontre-Begegnung », présenté sur le site de la Fondation Axiane.

Outre celle de Binswanger, Schotte permettra à Maldiney d’effectuer de nombreuses autres rencontres comme celles de Lacan, Jean Oury ou Gisela Pankow. Maldiney restera lié avec tous ces gens-là à l'exception de Lacan, avec qui la brouille sera retentissante essentiellement à cause de sa « dérive », puis de la théorie des mathèmes et de l'objet a.

En revanche, Heidegger restera une « chasse gardée » de Schotte. Maldiney m'a raconté que, se promenant sur les bords du barrage Zola (près d’Aix-en-Provence, au pied de la Sainte-Victoire) avec sa femme Elsa et Schotte, apercevant à quelques centaines de mètres Heidegger en compagnie de Médard Boss, Schotte va les saluer mais ne présente pas Maldiney. De la façon dont Maldiney m'en a parlé, j'ai bien senti que l'amertume et encore plus le regret avaient été très grands.

Maldiney fait aussi la connaissance de Minkowski ; il fréquentera Oury, Pierre Fédida, Salomon Resnik, Léopold Szondi et restera également très proche de Deleuze qui avait été son collègue à Lyon.

Comprendre « ce que c’est qu’être homme » passe pour Maldiney par l’art et la folie.

Peu de temps avant son décès en 1998, Gisela Pankow m’avait dit : « Il faut que vous rencontriez Maldiney ». C’est juste ce qui arriva lors du premier colloque Pankow en 2003. Le contact fut immédiat par la peinture : sans le savoir, nous avions un ami commun en la personne de Bazaine. Les premières œuvres achetées par Elsa et Henri Maldiney, à Gand en 48, correspondaient exactement à celles des peintres que j’avais connus quand j’avais une vingtaine d’années et que j’avais un peu travaillé pour la revue Esprit. Il y avait aussi le goût partagé pour la montagne, « l’intérêt » pour la psychose et les conceptions de Pankow.

Cette rencontre, et ce qu’elle entraîna, pourrait se résumer dans la dédicace qu’il m’adressa sur son livre Art et existence : « Art et existence vont, en fugue, comme dans la rencontre, la réponse et l’appel ». Ainsi ont commencé des réunions mensuelles qui eurent lieu pendant dix ans, chez Elsa et Henri Maldiney, jusqu’à la mort de ce dernier. Tout en l’admirant il critiquait parfois durement Elsa Maldiney, peintre de grand talent. Je me rappelle une réflexion qui avait duré une heure, en regardant une toile qu’elle avait peinte à Aix-en-Provence, et qui s’était terminée ainsi : « Dans cette toile du Clos, l’autogenèse des blancs ne peut avoir lieu que grâce à la présence des noirs en répons, c’est ce qui fait que c’est une œuvre et pas une composition ».

Rencontres et discussions absolument transformatrices, événements qui font avènements transformateurs, pour reprendre la terminologie de Maldiney. La réflexion que l’on a sur une pathologie ou sur une œuvre n’est plus la même avant qu’après. Il ne s’agissait pas d’être d’accord sur tout : l’homme, le penseur obstiné à maintenir ses points de vue, était ouvert à l’échange et entendait certes la différence, mais il tenait ferme sur ses positions de phénoménologue. Ces rencontres agissaient plutôt comme une sorte de pollinisation, ce qui, pour moi, a d’abord porté ses fruits dans la façon même de prendre en charge les patients psychotiques (les seuls à intéresser Maldiney, car il disait : « Ils ne mentent pas, à la manière dont le font les névrosés et les pervers »), ou celle de regarder les œuvres d’art. Ce sont des traces similaires que ce professeur à la présence incontournable a laissées auprès de ses élèves.

La réponse et l’appel : la rencontre et ses conséquences

Cela pourrait caractériser aussi le premier rendez-vous avec un psychotique : pas de demande, un appel. Y a-t-il un écho au caillou lancé désespérément au fond d’un puits, la réponse à l’appel ? Ce qui est déjà là et qu’aucun des deux (patient et thérapeute) ne connaît d’avance, dont l’élucidation structurante va être le moyen et le but de la thérapie. Cela rejoint aussi la conception du transpassible que Maldiney expose dans Penser l’homme et la folie. Ce qui permet, par le pâtir partagé (l’épreuve endurée en commun, le Pathei Matos de la tragédie et la philosophie grecques), que patient et thérapeute arrivent à une co-présence qui ouvre à la possibilité de la sortie de la Crise (la fameuse Krisis grecque, là encore, qui est, pourrait-on dire, la voie du discernement). Le chemin est long : traverser l’inexistence dépressive, ce monde vide, terrible, plus terrible que la dissociation qui se fait souvent jour après l’arrêt du délire (« exister l’inexistence » disait Maldiney), « tenir malgré tout, être plus fort que les monstres qu’ils ont en eux », disait Pankow, avant « d’y être » (être au monde). Au fond, je pense que Maldiney m’a permis (et à de nombreux autres) de trouver des assises théoriques que je n’avais pas pu construire avec Pankow, elle qui m’avait tant apporté par sa méthode et sa conception thérapeutique des deux fonctions structurantes de l’image du corps. En outre, au-delà de Binswanger et de Kuhn, dont je m’interroge toujours sur ce qu’ils répondent au patient (comme disait Pankow) après leurs remarquables observations phénoménologiques, c’est vers Weizsäcker, Szondi et sa reformulation du système pulsionnel, mais aussi Straus et le Sentir (« Dans le sentir, il y a moi et le monde, moi avec le monde, moi au monde ») qu’ouvre Maldiney. Et bien sûr Heidegger et Dasein, finalement traduit par Maldiney par « être le là du monde ». Ce qui a priori n’est jamais possible pour un schizophrène, hors traitement « suffisamment réussi », puisqu’il n’a guère accès à l’espace et au temps. Ce qui faisait s’interroger Maldiney : « La schizophrénie est-elle jamais intégrable ? »

Œuvre d’art, modelage permettent cette rencontre d’abord en deçà du langage verbal, au niveau de ce partage presque insu du perçu, du ressenti, du vécu des choses adressées au thérapeute par le patient et de ce que le thérapeute lui adresse en retour dans son regard, son attitude corporelle et bien sûr ses mots, à partir de la Gestaltung – forme en formation, contemporaine chez Prinzhorn et Klee – cette forme dont Focillon écrivait : « Le signe signifie, la forme se signifie ». Par exemple le modelage dans la méthode de Pankow, avec ses failles, ses évolutions vers un « corps habité » qui seul permet d’entrer dans l’histoire vécue et le monde du désir.

Confrontations fermes, rythmées par les silences dans lesquels la pensée se forme et finit par se formuler. D’où le rejet quelquefois outrancier de certains mots : tel « image », il aurait préféré que Pankow parle du schème du corps vécu, ou « Bildung », trop proche pour Maldiney d’une production configurante. Il rejetait aussi tout aussi fermement certains concepts, comme la notion de forclusion chez Lacan, ou celle de l’objet « a », à fortiori les mathèmes. L’objet sexuel de Freud ne trouvait qu’un écho négatif chez Maldiney au même titre que l’intentionnalité chez Husserl : « L’objet sexuel, c’est l’être pour la mort » disait Maldiney, mais la Sorge (le souci de l’autre) de Heidegger ne le convainquait guère non plus ; l’existant, l’existentiel l’emportaient toujours sur le vivant et sur le pulsionnel. Pankow, pour ce qui la concerne, arriva fort bien à se servir des deux pour aboutir à sa méthode.

Nos conversations passaient aussi par la montagne – le Cervin en particulier – qui a d’ailleurs valu à Maldiney son seul prix littéraire, disait-il, celui du Club Alpin Italien ! La montagne, son surgissement, l’étonnement de l’arrivée au sommet de la crête, l’ouverture de cet espace. Tout comme dans l’art.

Étonnement du regardeur sur-pris d’être dans un état inconnu de lui quelques instants avant, une sorte de déstabilisation profonde devant cette « chose » qui est là : présence de l’œuvre, ouverture à l’espace, rythme, jeux des vides et des pleins, du proche et du lointain, qui sont aussi pour lui les ressorts primordiaux de ce qui fait qu’une peinture, un bâtiment, sont ou pas des œuvres d’art. Pour mémoire : ses écrits sur « les » Sainte-Victoire de Cézanne, les mosaïques de Ravenne et de Torcello, Sainte-Sophie, les œuvres de Piero della Francesca, mais aussi Tal Coat, Bazaine et de bien d’autres, les peintres de l’art brut par exemple. Art et existence là aussi, dont il ne faudrait pas exclure la poésie, ses rythmes, ses « blancs » – il récitait par cœur Villon, du Bouchet, certaines poésies de Vigny, des propos de François Cheng, etc. S’ajoute le théâtre, lui qui écrivit des pièces de théâtre à l’Oflag, quand il était prisonnier pendant la guerre 39-45, pour « mobiliser » ses collègues de captivité entre deux lectures de Husserl et Heidegger !

Une aventure humaine ouvrante, à jamais ouvrante, ne peut avoir ni conclusion ni fin. À jamais transformatrice, cette rencontre, intellectuelle et esthétique, permet de se trouver, d’être au monde à partir de la rencontre même, de son infinie diversité : l’autogenèse de Soi, aussi bien de la personne que du professionnel, c’est ce que permettait Maldiney dans ses propos et par sa présence. Il nous reste ses ouvrages réédités en 2014 aux Éditions du Cerf, aux Belles Lettres (collection Encre Marine et Klincksieck), et aux Éditions Jérôme Millon.


Notes:

1. Henri Maldiney : Art et existence, Paris, Klincksieck, 2003.
2. Henri Maldiney, Penser l’homme et la folie, Grenoble, Jérôme Millon, 1997
3. Erwin Straus : Du sens des sens, Grenoble, Jérôme Millon, 1989, 2000
4. Hans Prinzhorn : Expressions de la folie, Paris, Gallimard, 1984.
5. Henri Focillon : Vie des formes, Paris, Presses Universitaires de France, 1943. 7e édition, 1981.
6. Voir la discussion passionnante entre Maldiney et Jean Oury, in Création et schizophrénie, Paris, Editions Galilée, 1989.
7. Gisela Pankow : L’homme et sa psychose, Paris, Aubier Montaigne, 1973 et ouvrages suivants, particulièrement : L’homme et son espace vécu.
8. Henri Maldiney : Cervino, Verbania, ed. Tarara2002, peinture de Elsa Maldiney en couverture
9. Henri Maldiney : Ouvrir le rien l’art nu, Paris, Les belles lettres, Collection Encre Marine, 2010, ou encore : L’Art l’éclair de l’être, Paris, Editions du Cerf, 2013, Regard, parole,            espace, Paris, Editions du Cerf, 2012.


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