Icare 44, une pièce de théâtre d’Henri Maldiney

                                                                                  recueillie par Marie-Madeleine Christe-Luterbacher, à Vézelin, sous la dictée de l’auteur.


 

AVANT -PROPOS

Icare 44 a été écrite et jouée en Allemagne dans un des Oflag (Offizierslager) lors de la seconde guerre mondiale. Ces camps regroupaient des officiers prisonniers qui, dans leur désœuvrement et en dépit des nombreuses restrictions, parvinrent à créer des activités intellectuelles surprenantes et inattendues. C’est dans un de ces camps que le philosophe Henri Maldiney, incarcéré, a écrit des pièces de théâtre qui furent jouées par ses compagnons de captivité. Icare 44 est une des pièces à nous être parvenues.

À l’été 1997, lors d’un séjour chez les Maldiney à Vézelin, Henri m’interroge au sujet de la parole troublée d’un enfant et la transcription de celle-ci. Brusquement, il quitte le petit salon où nous prenions un café et revient en tenant à la main une liasse de papiers. Sans aucune présentation, il commence à lire, jette un coup d’œil à Robert Christe qui enregistre, selon son habitude, les entretiens. À peine a-t-il commencé sa lecture, qu’Elsa, son épouse, s’exclame : « Je n’ai jamais entendu ce texte !». Henri marmonne alors une remarque en écartant le propos d’un geste de la main et il continue sa lecture. Ce texte engendre stupéfaction et interrogations qui nous transportent dans un autre monde, celui de l’Oflag comme nous le dira brièvement Henri au terme du récit. Après sa lecture, il me demande soudainement de dactylographier l’enregistrement. En septembre, je lui présente ma transcription de sa pièce de théâtre, mais Henri refusa de relire le document, ni de m’indiquer les mots qui avaient échappé à ma compréhension. C’est ainsi que le texte présente quelques lacunes, signalées par des parenthèses vides. Face à sa réticence à relire ma transcription je me suis abstenue de diffuser Icare 44.

Au début de cette année 2024, à la suite d’un changement de programme sur mon ordinateur, ce document a réapparu. Enthousiasmée par la lecture de la pièce, une amie, Marlène Klose et Patrice Balter, m’ont vivement conseillée de diffuser Icare 44. 

À la suite d’une recherche de Patrice Balter à l’IMEC de Caen (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) où sont déposées les archives d’Henri Maldiney, il s’avère que la première scène de la pièce a été conservée sous la forme d’une dactylographie avec ajouts de quelques corrections manuscrites par l’auteur.

Icare 44 fait apparaître clairement des sous-entendus et des propos à double sens concernant la politique et les évènements d’alors : théâtre de l’absurde dans un temps d’absurdité… C’est pourquoi nul ne peut lire ce document sans se plonger dans le cadre de l’époque et des vicissitudes du lieu où ce texte fut écrit et joué, l’Oflag.

                                                                                                                                         Marie-Madeleine Christe-Luterbacher, 

                                                                                                                                         Courgenay, décembre 2024


ICARE 44


SCÈNE I

Une salle d’attente de gare avec un guichet à l’entrée : le contrôleur, une dame, Icare. 

- LE CONTRÔLEUR : Votre billet Madame s’il vous plaît 

- LA DAME : je n’en ai pas 

- LE CONTRÔLEUR : parfait , passez !

- LA DAME : à quelle heure part le train ? 

- LE CONTRÔLEUR : quel train ? 

- LA DAME : le mien 

- LE CONTRÔLEUR : à n’importe quelle heure ! Mais au fait vous allez peut-être quelque part ?

- LA DAME : non pas du tout je vous assure . Je vais ailleurs

- ICARE : vous êtes une vraie voyageuse 

- LA DAME : oui c’est la première fois que je me déplace 

- ICARE : c’est toujours la première et c’est toujours la dernière

- LE CONTRÔLEUR : Messieurs les voyageurs sans direction, en voiture s’il vous plaît, trottoir numéro Pi, calculez toutes les décimales. Ceux qui vont quelque part attendront d’être déroutés.

- LA DAME : comment veulent-ils que je calcule toutes les décimales, moi je n’ai pas assez de papier, d’ailleurs le calcul est infini puisque le nombre est irrationnel.

- LE CONTRÔLEUR : c’est sans importance, Madame.

- LA DAME : vous en avez de bonnes, Monsieur. S’il faut attendre un train à l’infini, je ne partirai jamais. 

- LE CONTRÔLEUR : c’est pourtant bien simple ; en effet, vous sortez et vous trouvez le train sous-pression.

- LA DAME : sur quel quai ?

- LE CONTRÔLEUR : celui que vous voudrez.

- LA DAME : je ne saurai jamais lequel choisir.

- LE CONTRÔLEUR : qu’est-ce que cela peut faire, on choisit après, il n’y en a qu’un.

- LA DAME : le train est là depuis longtemps ?

- LE CONTRÔLEUR : depuis toujours, naturellement. Quand vous serez sur le quai, vous n’aurez qu’à monter, il part tout de suite.

- LA DAME : c’est tout de même un peu fort, il est là depuis une éternité et il part au moment où je dois le prendre.

- LE CONTRÔLEUR : c’est la vie, d’ailleurs on ne la manque jamais.

- LA DAME : et si j’arrive en retard ?

- LE CONTRÔLEUR : pour être en retard, il faudrait qu’il y eût une heure.

- LA DAME : mais il y a une heure.

- ICARE : une heure ! Mais vous n’avez donc pas lu leurs affiches : ”Messieurs les voyageurs, si notre heure ne vous convient pas, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir nous indiquer la vôtre.”  Encore faudrait-il que vous la connaissiez !

- LA DAME : ah ! je vois, Monsieur est militaire.

- ICARE : non Madame, je suis soldat.

- LA DAME : vous n’allez nulle part ?

- ICARE : hélas si, je vais à moi-même.

- LA DAME : à “Moi-même” ?

- ICARE : non, à moi-même. Ah ! on ne tue pas le péquin (argot militaire pour dire un civil) si facilement.

- LA DAME : et il n’y a rien à faire ?

- ICARE : si, j’attends qu’on me déroute.

- LA DAME : comment fait-on ?

- ICARE : on vous donne un ordre de mission. On n’a plus la tentation de réfléchir. On est en route.

- LA DAME : et les civils, comment font-ils ?

- ICARE : on leur trouve des vocations. 

- LA DAME : voici le contrôleur : Monsieur le contrôleur, à quelle heure arrive-t-on ?

- LE CONTRÔLEUR : à la fin.

- LA DAME : mais quand on ne va pas jusqu’au bout ?

- LE CONTRÔLEUR : quel bout ? Nos lignes sont étudiées, Madame, toutes nos têtes de lignes se mordent la queue.

- ICARE : et il n’y a pas de butoir ?

- LE CONTRÔLEUR : non Monsieur.

- ICARE : tant pis !

- LA DAME : mais pour descendre ?

- LE CONTRÔLEUR : on ne descend pas, Madame.

- LA DAME : il faut bien que je débarque.

- LE CONTRÔLEUR : non, on embarque les gares, y compris la place et l’Hôtel Terminus, et la petite ville autour de la place, et la campagne autour de la ville, et les cimetières autour des églises, vous pourrez même prendre l’auto, l’ascenseur et le métro et le corbillard sans quitter le train, à une condition, c’est d’être en règle avec les règlements.

- LA DAME : quels règlements ?

- LE CONTRÔLEUR : on apprend à les connaître une fois qu’on est embarqué.

- LA DAME : vous ne partez pas ?

- ICARE : non, je ne pars pas.

- LA DAME : vous avez pourtant l’air de quelqu’un qui veut partir.

- ICARE : je m’en excuse, d’ailleurs le train non plus ne part pas.

- LA DAME : comment, le train est encore là ?

- LE CONTRÔLEUR : il est là depuis que la voie existe, il n’y a pas assez de pression pour qu’il parte, il attend et les voyageurs ne cessent d’affluer

- LA DAME : ah ! ça va faire du propre, moi qui comptais voyager seule.

- LE CONTRÔLEUR : on voyage toujours seul.

- ICARE : ah ! vous trouvez ? vous n’avez donc jamais vu de trottoirs !

- LA DAME : je ne saisis pas votre pensée.

- ICARE : mais je ne pense pas, Madame.

- LA DAME : qu’est-ce que vous faites ?

- ICARE : je vois.

- LA DAME : qu’est-ce que vous voyez ?

- ICARE : des trottoirs avec des gens qui circulent. Ils sortent tous les dimanches pour voir sortir les autres. Ils circulent pour circuler dans la circulation. Ils se regardent les uns les autres en train de couler comme de l’eau. Sous le pont Mirabeau coule la Seine, Madame, et nos amours… ? Tenez, ça me fait penser au mariage : rien n’est aussi triste qu’un wagon muselé qui suit sa pente avec ses crochets pendants, et puis, c’est dangereux, alors on l’accroche à un autre, le premier se croit poussé, le second se croit tiré ; ils ont moins peur d’eux-mêmes, puis, à mesure qu’on vieillit, on s’accroche à d’autres rames et toutes les voies se rapprochent. À la fin ça fait un train et une voie de garage.

- LA DAME : pourquoi votre train ne démarre-t-il pas ?

- ICARE: avec quoi avez-vous payé votre billet ?

- LA DAME : je n’ai pas de billet. Toutefois, si j’en avais un, je l’aurais payé avec un autre billet, un billet de banque 

- ICARE : en papier 

- LA DAME : évidemment ! 

- ICARE : à quoi servent les billets de papier ?

- LE CONTRÔLEUR : à chauffer la locomotive. Nous y voilà, eh bien ! tant que les voyageurs paient la compagnie avec du papier, il faudra attendre, car il en faut du papier pour chauffer une locomotive, c’est justement là le drame. En additionnant le poids des assignats, nous arrivons pour l’instant à 2380 grammes, or le train est presque complet.

LA DAME : alors, je ne vois pas la solution.

- ICARE : si, l’inflation ! Quand les derniers voyageurs apporteront leurs billets de banque sur les brouettes, ça pourra peut-être suffire, mais pour le moment, aucun train ne part plus.

- LA DAME : mais c’est extrêmement grave, que faites-vous de l’affiche que la Compagnie a fait apposer dans la gare : “Quand le train va, tout va ” ?

- ICARE : pardon, il y en a une autre en face : “Messieurs les voyageurs, avant tout ne voyagez pas ! “

- LE CONTRÔLEUR : pourquoi cet étonnement, Monsieur ? Il arrive fréquemment que les trains circulant sur la voie soient embouteillés par des individus de toute sorte, voyageurs en particulier et dont le nombre est d’autant plus élevé que la distance à parcourir est plus grande ; les déplacements par voie ferrée étant la cause essentielle de ces embarras, Messieurs les Voyageurs sont instamment priés de s’abstenir de cette pratique.

- LA DAME : cet arrêt des trains est une véritable asphyxie

- ICARE : d’autant plus que nous sommes arrêtés dans un tunnel.

- LA DAME : tunnel ou viaduc, c’est sans importance, ce qui est grave, c’est d’être arrêté !

- LE CONTRÔLEUR : je vous prie de considérer, Madame et Monsieur, que le train est en marche et que nous sommes dedans. Je vous avais bien prévenu qu’on partirait d’une gare. Billets s’il vous plaît !

Icare tend son billet

- LE CONTRÔLEUR : Ah ! Monsieur voyage avec un billet.

- ICARE : je ne suis pas en règle ?

- LE CONTRÔLEUR : non seulement Monsieur voyage avec un billet, mais votre billet, Monsieur, porte l’indication d’une destination précise ; il va falloir vous expliquer.

- ICARE : monsieur le contrôleur ce n’est pas ma faute.

- LE CONTRÔLEUR : c’est louche, jeune homme, très louche, c’est presque borgne  

- ICARE : comprenez-moi Monsieur.

- LE CONTRÔLEUR : Y aurait-il quelque chose à comprendre, par hasard ? Il me semble que vous aggravez votre cas 

- ICARE : justement il n’y a rien à comprendre. D’ailleurs, Monsieur le contrôleur je ne comprends jamais rien, je suis trop intelligent pour cela. En deux mots, voici l’affaire : remarquez bien qu’il n’y a pas d’affaire, j’ai demandé un billet, on m’a donné celui-ci et c’est tout. Je suis d’ailleurs prêt à en rembourser le prix. À dire vrai, je n’ai pas fait exprès de demander un billet, j’étais là à côté du guichet, j’ai aperçu l’employé derrière sa grille, alors, machinalement, sans y penser, j’ai demandé un billet. (……) Mais pourquoi étais-je à la gare ? Le hasard Monsieur, le hasard ! J’avais un rendez-vous avec un ami, il ne venait pas, je faisais les cent pas dans la salle des pas perdus.

- LE CONTRÔLEUR : des pas perdus ? Qu’est-ce que vous insinuez ?

- ICARE : c’est une façon de parler, rien ne se crée, tout se transforme, j’évoluais, Monsieur, j’évoluais, voilà le mot. Vous voyez bien que je suis un bon citoyen, un résistant, mais un résistant honnête, Monsieur, un passif.

- LE CONTRÔLEUR : monsieur, votre billet est en fibranne, il ne résistera pas au lavage. Alors vous pourrez écrire dessus tout ce que vous voudrez, qu’est-ce qui me prouve que vous ne l’avez pas déjà fait ?

- ICARE : écoutez-moi, Monsieur le contrôleur, mon ami n’arrivait pas. J’avais donné rendez-vous à la gare parce que tout le monde venait de ce côté-là, j’ai suivi la foule, je suis toujours, Monsieur, je suis.

- LE CONTRÔLEUR : vous êtes…

- ICARE : non, je suis. Je colle derrière, je ne pose jamais de questions, mon ami vous le dira, je le connais à peine, je l’ai rencontré hier pour la première fois ; c’est un jeune homme tranquille avec une cravate et des gants. Il avait un portefeuille d’honnête homme, ni gros ni plat, c’était la première fois que je le voyais, je lui ai dit : “c’est étrange de se rencontrer”. Il m’a répondu : “Oui, c’est étrange”, on s’est serré la main, on a dit à demain, et je suis venu ici pour le rencontrer avec tout le monde. (……)

- LE CONTRÔLEUR : donc vous êtes venu avec une intention, je suis sûr maintenant que vous allez quelque part ! Inutile de nier.

- ICARE : je ne nie pas, Monsieur le Contrôleur.

- LE CONTRÔLEUR : donc vous avouez, jeune homme. Vous trahissez le labyrinthe, vous cherchez à sortir du labyrinthe. On vous mettra…

- ICARE :  en prison ? 

- LE CONTRÔLEUR : en prison ! Vous y seriez trop heureux, vous ne demandez qu’à être arrêté, vous voulez quitter le mouvement. Je vais prévenir l’Inspecteur Général du Mouvement, il vous fera dérouter, on vous mettra dans le train. Ah ! Monsieur voulait aller quelque part ! Quelque part ! Alors vous vous imaginez, jeune homme, qu’on a chauffé une locomotive, accroché les wagons, posé des rails juste au-dessous des roues et en suivant les quais, creusé des tunnels sur le passage même du train, franchi des rivières juste sur les ponts, tout cela pour qu’un petit jeune homme de votre espèce, parfaitement insignifiant, qui a de bonnes jambes et qui est à peine majeur, puisse prendre le train pour aller quelque part ?

Vous croyez que deux mille ans de civilisation ont été faits justement pour aboutir à votre quelque part… Quelque part… quelque part… et vous appelez ça une Société de Transports en Commun ! Mais c’est une évasion, une évasion ! Je vais en référer au Minotaure. Votre identité, jeune homme ?

- ICARE : on m’appelle Icare.

- LE CONTRÔLEUR : un récidiviste ! C’est le roi Dédale qui va être content.


SCÈNE II

Père Ubu, Mère Ubu, le roi Dédale


- PÈRE UBU : Mère Ubu, vous avez de l’imagination ce matin, vous vous êtes faites encore plus laide que d’habitude, serait-ce que vous allez dans le monde ?

- MÈRE UBU : Père Ubu, vous êtes encore plus bête que d’habitude, serait-ce que vous venez d’être nommé premier ministre ?

- PÈRE UBU : justement Mère Ubu, mais j’y trompe mon monde ; j’ai l’air bête comme ça, mais je suis encore plus bête, la preuve c’est qu’ils m’ont nommé premier ministre.

- MÈRE UBU : pourquoi avez-vous accepté d’être nommé premier ministre de Sa Majesté le roi Dédale ?

- PÈRE UBU : pour la monaille, il me faut de la monaille, encore de la monaille, toujours de la monaille, je veux crever dans la monaille, ça me tient frais !

- MÈRE UBU : Père Ubu, vous me dégoûtez.

- PÈRE UBU : Mère Ubu, vous êtes une femme, je vous respecte, mais je vous emmerde.

- ROI DÉDALE : vous avez l’air bien fatigué ce matin, Père Ubu, on dirait que vous êtes venu à pied.

- PÈRE UBU : c’est la faute de madame ma femelle, elle a oublié de faire seller le cheval à phynances, mais je vais la vive entrailler pour lui apprendre à vivre.

- ROI DÉDALE : vous venez d’ouvrir la séance, Père Ubu, je vous ai justement convoqué à propos du cheval à phynances.

- PÈRE UBU : et comment va le cheval à phynances ?

- ROI DÉDALE : oh ! il va très bien Père Ubu, il va très bien, il est en train de crever.

- PÈRE UBU : Cornegidouille, que dites-vous là roi Dédale ?

- ROI DÉDALE : toute la vérité, rien que la vérité, je le jure, le cheval à phynances n’a plus rien à manger et comme il a grand appétit, quand il a trop faim, il crève.

- PÈRE UBU : le fisc est pourtant un bon valet de bouche.

- ROI DÉDALE : Père Ubu, vous avez les oreilles bouchées ?

- PÈRE UBU : oui, roi Dédale, c’est pour passer dans les rues, j’aime pas entendre ce que les gens disent de moi quand ils m’aiment pas.

- ROI DÉDALE : qu’on apporte le petit bout de fourche à désoperculer les ouilles. Si vous n’entendez rien Père Ubu, vous ne pourrez pas gouverner.

- PÈRE UBU : je ne veux pas gouverner, je veux de la monaille.

- ROI DÉDALE : de la monnoie, Père Ubu, vous n’y songez pas ! Le labyrinthe est embouteillé, plus rien ne part, plus rien n’arrive, plus rien ne circule, il y a des mois que le cheval à phynances n’a pas mangé de viande rouge et maintenant il n’a plus de charbon, il ne peut même plus digérer ce qu’il ne mange pas.

- PÈRE UBU : mais si je n’ai plus de cheval à phynances, je ne pourrai plus me défendre avec le croc à phynances. (….)

- MÈRE UBU : vous vous défendrez à pied avec le croc à merdre.

- PÈRE UBU : par mon cul Mère Ubu, vous n’êtes guère polie.

- MÈRE UBU : et par le mien Père Ubu, vous n’êtes guère propre.

- ROI DÉDALE : silence les Ubu, parlez Monsieur Ubu.

- PÈRE UBU : vous dites, roi Dédale, que le labyrinthe est embouteillé, alors les hommes peuvent plus bouger.

- ROI DÉDALE : ils sont pris en gelée dans le labyrinthe.

- PÈRE UBU : alors, on doit pouvoir leur prendre tout, je vais récupérer de la monaille.

- MÈRE UBU : il ne parle que de monaille.

- PÈRE UBU : de quoi voulez-vous que je parle, tout est monaille, même quand je me tais, mon silence est monaille.

- ROI DÉDALE : mais Père Ubu, si le labyrinthe est embouteillé, les goujats de phynances ne pourront plus circuler et en tout cas avec leur sac à phynances plein de monnoie, ils ne pourront plus revenir, le labyrinthe est à nouveau engorgé, que vous-même, tout grand coquin que vous le soyez, vous ne pourriez même pas manœuvrer le croc à phynances.

- PÈRE UBU : qu’est-ce qu’il faut faire alors ?

- ROI DÉDALE : vous êtes mon premier ministre, Père Ubu, c’est à vous d’avoir des idées.

- PÈRE UBU : je sais ce que je vais faire, je vais passer en Suisse.

- ROI DÉDALE : pas d’argent, pas de Suisse, ils ne vous laisseront pas entrer, d’ailleurs n’oubliez pas que vous êtes dans le labyrinthe, si vous ne trouvez rien, je vous fais empaler sur le bâton à physique.

- PÈRE UBU : roi Dédale, je vais trouver quelque chose. Voilà ce qu’il faut faire : d’abord, il faut de la monaille pour acheter de la nourriture au cheval à phynances. Je vais prendre un décret ; tous les billets qu’ils ont dans leur poche à phynances n’ont pas plus de valeur que s’ils étaient dans leur poche à merdre.

- ROI DÉDALE : et après Père Ubu ?

- PÈRE UBU : après ? Je vais faire de nouveaux billets et je leur demanderai très cher.

- ROI DÉDALE : Et avec quoi vous paieront-ils si vous leur vendez de bons billets contre des billets qui ne valent plus rien, vous serez ruiné.

- PÈRE UBU : Oh non ! Car après je dirai tout le contraire, je dirai “les vrais billets sont les anciens” et tout le monde sera attrapé.

- ROI DÉDALE : ça n’empêchera pas le cheval à phynances de crever, il ne mange pas de papier, il a besoin de viande rouge, de charbon noir, de blé jaune, de laine blanche, d’huile (…) et de vin (…).

- PÈRE UBU : je vais toujours commencer par leur prendre un peu de monaille. Tous les goujats de phynances prendront le crochet à phynances et ils piqueront 50 milliards, ça désengorgera d’autant le labyrinthe et après, on verra.

- ROI DÉDALE : hourrah, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Ici, qu’est-ce que c’est cette signature Père Ubu ? Ce n’est pas la vôtre.

- PÈRE UBU : si ! Je m’appelle : Pleven !


SCÈNE III

Une écurie, deux valets puis Icare

- PREMIER VALET : Alors tu avances ?

(L’autre recule)

- DEUXIÈME VALET : oui, j’avance.

- PREMIER VALET : si tu avances encore longtemps de cette façon tu vas finir par atterrir sur le public.

- DEUXIÈME VALET : si tu étais à ma place, qu’est-ce que tu ferais, tu crois que c’est rassurant un animal comme ça ?

- PREMIER VALET : qui, le public ?

- DEUXIÈME VALET : non, l’autre, celui qui est à l’écurie, et d’abord pourquoi ne passes-tu pas devant ?

- PREMIER VALET : parce que je sais me tenir à ma place ; d’une douille, qui a un tuyau ?

- DEUXIÈME VALET : c’est moi.

- PREMIER VALET : eh bien ! si c’est toi, ce n’est pas à moi d’être le premier, moi je tiens le sac.

- DEUXIÈME VALET : tu pourrais quand même m’aider à trouver le trou. S’il est constipé, qu’est-ce que je fais avec ma canule ?

- PREMIER VALET : un fume-cigarette.

- DEUXIÈME VALET : c’est pas difficile de faire le mariole quand on a le sac, s’il rue, toi t’as le temps de voir venir.

- PREMIER VALET : s’il rue, tu te planques entre les pattes de derrière, comme ça tu passes à travers et tu profites de ce qu’il a les pattes en l’air pour faire le branchement, moi je me tiens derrière, tu saisis ? Tu n’as qu’à dire “oreiller on vous cause”. Je branche l’autre extrémité dans le sac à pets et on attend peinards. Quand c’est fini, je te remplace.

- DEUXIÈME VALET : tu me remplaces ?

- PREMIER VALET : oui puisque tu en as marre, je retire le tuyau et tu portes le sac.

- DEUXIÈME VALET : Ah ben ! toi alors, tu sais nager (...)

- PREMIER VALET : tu ne risques rien c’est plus léger que l’air.

- DEUXIÈME VALET : ça c’est vrai, mais tu sais on ne m’y reprendra plus à venir récupérer les pets du cheval à phynances.

- PREMIER VALET : tu sais ce qu’a dit le patron, si on revient bredouille, il t’empale sur le croc à merdre du Père Ubu.

- DEUXIÈME VALET : mais bon Dieu ! qu’est-ce qu’il va en faire, des pets du cheval à phynances ?

- PREMIER VALET : moi qui ai de l’instruction, je vas t’expliquer.

- DEUXIÈME VALET : vas-y, je t’écoute.

- PREMIER VALET : le cheval à phynances c’est du vorace (…) ça mange de tout, mais rien que du bon et ça fait de la merde ; oh ! pas de la saleté comme tout le monde, il fait du crottin d’or, c’est justement pour ça que le Père Ubu l’élève. Tous les matins il en ramasse un plein panier (…).

- DEUXIÈME VALET : alors pourquoi se compliquer l’existence, je suis volontaire pour ramasser le crottin, je m’en rapporte plein les poches, on partage avec Icare et on est riche.

- PREMIER VALET : justement, c’est pas ce que veut Icare ; le crottin qu’il soit d’or ou pas d’or, pour lui c’est de la merde, ça ne l’intéresse pas, ce sont les pets qui le passionnent, il a semé là-dessus.

- DEUXIÈME VALET : quelle idée, c’est pas sensé !

- PREMIER VALET : il veut gonfler son ballon pour sortir du labyrinthe, il veut s’évader par le haut, par le haut, tu te rends compte ?

- DEUXIÈME VALET : s’évader par le haut, c’est quand même sport. Je comprends qu’on n’aime pas beaucoup utiliser les pets du cheval à phynances.

- PREMIER VALET : toi t’as pas d’idéal, tu me débectes.

- DEUXIÈME VALET : mais bon Dieu ! c’est-y de ma faute si je n’ai pas d’idéal ?

- PREMIER VALET : tu me fais pitié, il faut tout te mâcher. Le cheval à phynances, je te l’ai dit, ça bouffe de tout.

- DEUXIÈME VALET : mais qu’est-ce que ça devient dans l’appareil ?

- PREMIER VALET : deux choses, je parle pas du métier que c’est spécial, je parle des choses sérieuses. Y a du solide, c’est le crottin d’or, et puis y a les gaz quoi, ben les gaz ça monte ! ça ne s’enrichit pas sur le sol, ça rêve d’altitude, c’est comme quand t’as fait un bon repas, t’as de la peine à retenir tes idées, elles montent toutes seules, c’est l’idéal quoi et quand t’en respires tu oublies tout le reste.

- DEUXIÈME VALET : alors le patron veut s’envoler en utilisant l’idéal ?

- PREMIER VALET : exactement. Mais j’en vois là qui ont l’air scandalisés, je vais leur en toucher deux mots de la question, il faudrait quand même pas nous prendre pour des malpropres. Eh bonnes gens, c’est le moment de Barabbas. J’ai l’impression que depuis quelques temps les oreilles vous font mal (…) fermez les ouïes, bouchez-les bien de crainte qu’elles ne s’envolent ; ce n’est pas le moment de réclamer le petit bout de bois du Père Ubu. Ici, on appelle les choses par leur nom, par leur nom propre, les choses propres, mais quand on parle de phynances, on parle généralement de choses sales. Autrefois j’étais domestique chez mon maître Aristophane, il vous en disait de bien plus grosses, puis je suis passé au service d’Alfred Jarry, c’est là que j’ai connu le Père Ubu, depuis ce temps j’ai pris l’habitude des allégories trop fidèles. Ah ! comme je regrette le temps jadis où on ne scandalisait que les hypocrites. Aujourd’hui on n’est pas plus beau, mais il est bégueule et plus habile de jeter un voile sur ses ordures que de les balayer. Le rôle du poète comique a été écarté du voile, si ça semble vrai, tant pis, on sait à quoi s’en tenir, et ça ne dure pas longtemps.

- DEUXIÈME VALET : ta gueule, voilà le patron.

Icare s’avance

- ICARE : évasion, seule réalité, toujours conquise, jamais possédée. Je goûte déjà des premières caresses. J’ai tenté de m’échapper il y a un an avec mes ailes que m’avait fabriquées mon père, mais j’ai volé trop près du soleil et la cire qui les assemblait a fondu comme la neige d’été, je me suis abîmé dans la mer et j’ai dû regagner le palais du Minotaure. Maintenant hélas, mon père n’est plus mon complice, le palais du Minotaure est devenu le royaume de Dédale et nul ne peut s’en échapper. Avec tous les autres, avec vous autres spectateurs, j’erre dans le labyrinthe. Vous qui croyez aller quelque part, soit que vous suiviez le chemin vert, soit que vous suiviez le bon trottoir, vous errez dans le grand labyrinthe du roi Dédale ; vous prenez vos rêves pour des buts et vos escales pour le bout du monde ; mais tous les chemins sont faits d’avance, tous se coupent et s’entrecoupent, chacun d’eux vous ramène à lui et vous tournez les uns autour des autres d’un monde des pas perdus.

Me voilà, le perpétuel Icare, j’ai résolu de quitter votre plancher quotidien. Pour cela j’essayerai d’utiliser ce qu’il y a de plus subtil dans votre monde, vos pensées, vos amours, (…) je prendrai les vapeurs légères et pourtant honteuses qui flottent autour de vos ventres, vos lits, de vos coffres-forts, de vos tiroirs, et de vos affaires pour échapper à cet immonde équidé.

- PREMIER VALET : la répétition ! (...) L’animal se débonde. Dépêche-toi d’apporter le deuxième sac.

C’est fait, cramponne-toi au sac, tu vois bien qu’il s’envole.

- DEUXIÈME VALET : tu parles d’un matelas pneumatique, c’est le patron qui va être content.

- PREMIER VALET : c’est fait patron.

- ICARE : esclaves, vous avez filtré ? Vous n’avez pas laissé de pépites ? Une seule pépite, un seul grain et ma tentative échoue ; l’or est si lourd.


SCÈNE IV

Père Ubu, Mère Ubu, le roi Dédale, le colonel Perchelongue, le Grand Conseil au grand complet.

- MÈRE UBU : enfin, voilà mon imbécile de mari. Par mon cul, Père Ubu je vous ferai rendre gorge, je vous entortillerai les boyaux autour du croc à merdre.

- PÈRE UBU : c’est vous qui avez constipé mon cheval à phynances ?

- ROI DÉDALE : silence les Ubu, quand la maison brûle, on ne s’occupe pas des écuries.

- PÈRE UBU : la maison brûle, roi Dédale, alors, je vais m’en aller.

- ROI DÉDALE : pourquoi Père Ubu ?

- PÈRE UBU : parce que ça peut faire mal.

- ROI DÉDALE : commencez par vous déboucher Père Ubu, et vous Mère Ubu attachez votre langue.

- PÈRE UBU : qu’on m’apporte le petit bout de fourche à désoperculer les ouïes et qu’on apporte à la Mère Ubu la ficelle à langue.

- ROI DÉDALE : j’ai une grave nouvelle à vous apprendre : Icare s’est évadé.

- PÈRE UBU : vous appelez ça une nouvelle ! Eh vous radotez roi Dédale ! c’était du temps où vous étiez ingénieux, où vous étiez capable de faire une machine à voler, mais par mon cul maintenant vous êtes roi.

- ROI DÉDALE : il ne s’agit pas de cela, il s’agit d’une évasion nouvelle, il a quitté le labyrinthe !

- PÈRE UBU : en quoi cela vous importe-t-il ?

- ROI DÉDALE : vous êtes un grand financier, Père Ubu, mais un pauvre politique, vous ne comprenez pas qu’un seul évadé peut compromettre l’économie de tout le labyrinthe ; il peut revenir et réveiller tous les autres, il leur fera comprendre qu’ils tournent en rond et qu’il n’y a pas d’issue.

- COLONEL PERCHELONGUE : il y en a une, roi Dédale, puisqu’il est sorti.

- ROI DÉDALE : Colonel Perchelongue, vous êtes un grand soldat mais un pauvre esprit… il est sorti par le ciel.

- COLONEL PERCHELONGUE : comme la première fois.

- ROI DÉDALE : Icare n’est pas militaire, il n’est pas l’homme d’une seule tactique, cette fois il a utilisé plus léger que l’air, c’était facile d’ailleurs ; avez-vous remarqué comme l’air est lourd ici ? Ils sauront qu’il n’y a pas d’issue, ils ne sauront plus quoi faire, ils resteront sur place plantés comme des imbéciles et mes goujats de phynances passeront derrière eux pour vider les poches. Ils se foutront de la phynance Père Ubu, parce qu’ils auront peur.

- PÈRE UBU : peur de quoi ?

- ROI DÉDALE : peur du labyrinthe.

- PÈRE UBU : mais puisqu’ils auront de la monaille, ils seront contents.

- ROI DÉDALE : qu’est-ce qu’ils feront de la monnoie ?

- PÈRE UBU : ils la transporteront d’un coin du labyrinthe à un autre et de ce coin-là à un autre encore, comme çà toute leur vie.

- ROI DÉDALE : ça ne les amusera plus, d’ailleurs Père Ubu, l’évasion d’Icare vous touche de près.

- PÈRE UBU : oh non ! pas moi.

- ROI DÉDALE : Icare s’est envolé sur l’aile des vents du cheval à phynances.

- PÈRE UBU : c’est une devinette, le cheval à phynances n’a pas d’ailes, s’il en avait eu, je les aurais coupées pour le garder.

- MÈRE UBU : comme il est bête ! Votre cheval à phynances n‘a point d’ailes, Père Ubu, mais il pète ! Or Icare vous a volé ses pets pour gonfler son ballon ; il les a tous pris et il est parti avec.

- PÈRE UBU : qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse puisque j’ai les crottins d’or.

- ROI DÉDALE : Père Ubu, vous êtes un gros financier, mais vous n’êtes pas un grand financier. Sans les pets du cheval à phynances, que vaut le crottin d’or ? Ce sont eux qui répandent autour du crottin cette atmosphère propice sans laquelle l’or n’est qu’un métal comme les autres, plus lourd et plus mou. Si les gens croient en l’or, c’est à cause de ce parfum qui rayonne et grâce auquel il séduit et devient passion, pensée et esprit. Icare nous a volé l’esprit de l’or ; désormais nul ne sentira plus, il ne séduira plus personne, Icare vous a enlevé ce qui fait sa valeur : le crédit !

- PÈRE UBU : Oh ! l’ignoble, le misérable. (…) À moi mes braves petits saints peints, venez au secours de votre bon Père Ubu, on me vole, on m’assassine, on veut désémonter le crochet à phynances. Où est-il l’infâme que je l’éventraille ?

- MÈRE UBU : ne pleurez pas Père Ubu, il vous reste encore le croc à merdre.

- ROI DÉDALE : silence les Ubu ! il n’y a qu’une chose à faire, déclarer la guerre aux Américains.

- COLONEL PERCHELONGUE : c’est cela, déclarons la guerre, quand les gens se tuent, ils pensent pas, donc ils font pas de mal.

- ROI DÉDALE : je nomme le Père Ubu, généralissime.

- COLONEL PERCHELONGUE : et moi ?

- ROI DÉDALE : vous écrirez vos mémoires.

- MÈRE UBU : mais pourquoi nommez-vous le Père Ubu généralissime ?

- ROI DÉDALE : pour être battu.

- MÈRE UBU : vous voulez être battu ?

- ROI DÉDALE : évidemment, sans cela je prendrais le commandement moi-même. Si je le donne au colonel Perchelongue, nous serons battus d’une façon conforme aux règlements qu’il a établis ; si je le donne au Père Ubu, nous serons battus tout simplement, ça coupera court aux explications d’état-major.

- PÈRE UBU : mais je ne veux pas être battu !

- ROI DÉDALE : j’ai dit, je vais déclarer la guerre aux Américains !

- PÈRE UBU : est-ce qu’on ne pourrait pas les tuer un tout petit peu avant ?

- MÈRE UBU : mais pourquoi voulez-vous qu’on se batte ?

- ROI DÉDALE : si nous sommes battus par les Américains, ils répareront notre cheval à phynances, tandis que si nous étions alliés ils le feraient crever de faim, le labyrinthe serait équipé à l’américaine, on y mangerait du homard toute la journée, tout le monde serait transformé en robot, et les robots seraient réglés de façon à ce qu’ils ne songent jamais à s’échapper, alors le roi Dédale conservera son royaume.

- PÈRE UBU : mais alors, on va s’ennuyer.

- ROI DÉDALE : qu’est-ce que ça peut faire puisqu’on n’en saura rien.


SCÈNE V

Dédale, l’Américain


- L’AMÉRICAIN : (…) Qu’il entre !

- ROI DÉDALE : Monsieur l’Américain B74 je vous salue.

- L’AMÉRICAIN : je ne sais pas si je puis en faire autant. Quel âge avez-vous ?

- ROI DÉDALE : celui d’un vieillard.

- L’AMÉRICAIN : alors impossible de fraterniser. Nous n’avons pas encore reçu l’ordre de fraterniser avec la 6ième décade de l’existence humaine.

- ROI DÉDALE : qu’à cela ne tienne, je retourne en enfance.

- L’AMÉRICAIN : alors fraternisons. Chocolat, chewing-gum, biscuits ? As-tu une petite sœur ?

Dédale se lève

- ROI DÉDALE : vous mal aiguillé ! Il fait pivoter l’Américain de 30° .Vous êtes venu pour me voir ?

- L’AMÉRICAIN : non pour affaires. J’ai appris que votre fils s’est évadé une autre fois. Or j’en ai besoin pour une expérience.

- ROI DÉDALE : je ne comprends pas. Vous avez pourtant passé l’âge des expériences. Dans le labyrinthe tout est au point.

- L’AMÉRICAIN : non ! voyez-vous, nos robots sont parfaits, certes tout le personnel du labyrinthe fonctionne comme un seul homme, mais il nous manque un œil.

- ROI DÉDALE : Ah ! oui, je vois. Tout marche au doigt et à l’œil et au doigt dans l’œil et il faut un œil.

- L’AMÉRICAIN : non ! il nous faut un œil qui se voie, un œil qui n’aperçoive pas seulement les choses mais lui-même.

- ROI DÉDALE : je ne comprends pas.

- L’AMÉRICAIN : moi non plus mais j’agis.

- ROI DÉDALE : mais enfin, que voulez-vous de moi ?

- L’AMÉRICAIN : de vous, rien. Je veux une conscience. 

- ROI DÉDALE : une conscience ? 

- L’AMÉRICAIN : nous sommes en (…) Remarquez bien que je ne sais pas ce que c’est.

- ROI DÉDALE : alors vous allez pouvoir m’expliquer.

- L’AMÉRICAIN : Monsieur le Roi, les affaires sont les affaires, aussi nous ne pensons jamais aux affaires, les affaires pensent pour nous. Boum, crac, crac, boum, ça n’a pas d’importance puisque c’est réglé, mais depuis quelques minutes nous craignons l’avenir et nous voulons prendre l’assurance.

- ROI DÉDALE : une assurance sur quoi ?

- L’AMÉRICAIN : sur la conscience. Pour l’instant tout marche, nos citoyens sont climatisés, pas d’imprévu, nos cœurs artificiels sont à l’épreuve de tout ; mais voilà, certains voient plus loin.

- ROI DÉDALE : quel rapport avec votre visite ?

- L’AMÉRICAIN : nous avons besoin d’espions pour que la conscience existe. Nous avons démontré qu’on pouvait s’en passer, tout au moins pour l’explication du comportement américain ; des gestes, rien que des gestes, derrière un trou. Remarquez bien qu’il n’y a peut-être pas de derrière. Mais la seule idée d’un trou c’est inquiétant ; il faut le boucher. Jusqu’ici toutefois pas la moindre trace d’inquiétude, la vie tourne rond avec ses hauts et ses bas. (…) Mais voilà, si nous savons nous passer de la conscience, nous ne savons pas l’utiliser. Supposez qu’elle apparaisse en empruntant le comble du système labyrinthique, nous sommes désarmés.

- ROI DÉDALE : oui, mais, puisque tout est prévu.

- L’AMÉRICAIN : sauf l’imprévu justement, et c’est là ce que nous voudrions prévoir. Il nous faut démonter la conscience et construire une machine qui la remplace pour rendre son apparition inutile. Seulement nous n’avons pas de modèle. Impossible dès lors d’automatiser l’idéal, c’est pour cela que je suis venu en haut.

- ROI DÉDALE : que voulez-vous que j’y fasse, je n’ai pas plus de conscience que vous.

- L’AMÉRICAIN : d’accord, mais il y a Icare, votre fils Icare. Il est le seul qui avait encore une conscience. La preuve, c’est qu’il est sorti du labyrinthe, c’est par ailleurs un danger public, songez que c’est actuellement le seul cas pathologique qui n’ait pas encore été réduit.

- ROI DÉDALE : réduit ? 

- L’AMÉRICAIN : sans quoi je vous supprime votre assurance légale. Good bye.

- ROI DÉDALE : mais comment voulez-vous que je le fasse revenir d’où il est ?

- L’AMÉRICAIN : où est-il donc ?

- ROI DÉDALE : chez Dieu le Père.

- L’AMÉRICAIN : eh bien allez le chercher !

- ROI DÉDALE : c’est bon, j’enverrai le Père Ubu en ambassade, ça fera une fameuse rencontre.


SCÈNES VI

Dans le Ciel : Dieu le Père, Père Ubu, Icare 

- DIEU : Quel est ce porc à tête d’homme qui gravit les chemins du ciel, cette démarche immobile, cet air empuanti qu’il déplace en marchant me sont assez connus. Ah, c’est le Père Ubu !

- PÈRE UBU : Monsieur le Bon Dieu, vous avez une belle place, je vous en fais compliment et je vous souhaite de la garder.

- DIEU : vous êtes bien bon Monsieur Ubu, mais quel diable vous amène ?

- PÈRE UBU : c’est la Mère Ubu, elle m’envoie vous porter une médaille pour la faire bénir directement, ça évite les frais.

- DIEU : faites-voir cette médaille.

- PÈRE UBU : comme elle était en or, je l’ai laissée dans le sac à phynances.

- DIEU : j’espère que c’est celui du denier du culte.

- PÈRE UBU : bien entendu. Je me suis nommé ministre des cultes pour être sûr que nos phynances seront bien gérées et je vous jure que mes goujats de phynances sont déjà bien engraissés, nos sacs sont gros comme des porcs, je vais bientôt pouvoir les saigner.

- DIEU : c’est tout ce qui t’amène ?

- PÈRE UBU : oui, presque tout.

- DIEU : presque ?

- PÈRE UBU : oui. Il y a aussi une autre petite histoire.

- DIEU : allons bon ! Qu’est-ce qui ne va pas dans ma création ?

- PÈRE UBU : tout va très bien, Monsieur le Père, Monsieur le Bon Dieu, tout va très bien ! Seulement il y a Icare… c’est à cause de lui que je suis là.

- DIEU : inutile de nous le dire, nous savons tout d’avance. Qu’est-ce qu’il a encore fait ce galopin-là ?

- PÈRE UBU : il s’est évadé.

- DIEU : Ah ! oui, je me souviens.

- PÈRE UBU : non ! vous n’y êtes pas, c’est plus récent et c’est arrivé pour la seconde fois.

- DIEU : n’insiste pas, nous le retenons, nous savons tout d’avance te dis-je ! J’aperçois toute chose dans un éternel présent et c’est rudement facile depuis que les Américains ont envahi le labyrinthe ; avec eux, plus moyen de se tromper, l’avenir est inscrit d’avance dans le présent, il suffit de savoir calculer. Je me suis remis aux mathématiques voyez-vous. Autrefois je m’étais contenté des premiers axiomes et je laissais les mathématiciens se débrouiller tout seuls. Nous sommes allés dans l’Absurde comme les jeunes chiens avec les pelotes de ficelle, pendant ce temps-là j’étais tranquille, je pouvais écrire mes mémoires éternels. Mais avec les Américains, je me suis laissé prendre à leurs méthodes, je m’amuse à calculer l’état du monde dans trois mille ans ; ça me fait tout drôle de penser dans le temps, c’est pas sérieux mais il faut bien en passer par là, d’ailleurs j’y gagne, j’aime beaucoup par exemple l’odeur de la prière automatique, le nouveau clergé climatisé. Mais, vous venez à propos d’Icare, qu’est-ce qu’il a encore fait ?

- PÈRE UBU : il a volé les pets du cheval à phynances et maintenant l’argent n’a plus d’odeur.

- DIEU : tu prétends que l’argent n’a plus d’odeur ? (….)

- PÈRE UBU : Monsieur le Bon Dieu ! je veux rendre à l’argent son odeur, je veux le respirer jusqu’à ce que j’en sois soûl, je veux sentir partout l’odeur de la monaille, les pets du cheval à phynances, c’était mon encens à moi.

- DIEU : pourquoi te faut-il Icare ? Depuis le temps son ballon s’est dégonflé !

- PÈRE UBU : voilà, les Américains veulent fabriquer une conscience, ils ne savent pas comment s’y prendre parce qu’ils n’ont pas de modèle.

- DIEU : Ah ! s’ils savaient le mal qu’ils se préparent, ils renonceraient (…) Le jour où j’ai créé l’homme à mon image avec cette putain de liberté, je croyais encore au Père Noël.

- PÈRE UBU : Oh ! les Américains sont plus malins que vous, d’abord ils ont l’expérience, tandis que vous c’était la première fois que vous vous serviez du crochet à gueule.

- DIEU : du crochet à gueule ?

- PÈRE UBU : oui, pour tirer l’homme du néant.

- DIEU : Oh ! tu sais, Père Ubu, j’ai beaucoup changé depuis, maintenant je me suis fait à l’image des hommes et je n’en sors pas ; avec moi, ils sauront à quoi s’en tenir, ce qu’il leur faut aujourd’hui comme Bon Dieu c’est un bon diable, ils savent à qui ils ont affaire. Tiens, par exemple, ils me font participer aux bénéfices de la banque (…), ils prennent là-dessus pour me faire bâtir des églises, à vrai dire c’est pour la Sainte Vierge, mais la sainte femme, elle ne se doute de rien.

- PÈRE UBU : par mon cul, sauf votre respect Dieu le Père nous nous égarons, Icare menace notre tranquillité, il a de la conscience plein les poches. Supposez qu’il revienne un jour dans le labyrinthe, ils vont tous se mettre à réfléchir et ce sera le bordel.

- DIEU : en effet, c’est grave, mais qu’y faire ! Depuis l’arrivée des Américains ma création ne m’appartient plus.

- PÈRE UBU : les Américains, Monsieur le Bon Dieu, ne sont pas si bêtes, ils veulent mettre Icare en observation pour étudier la conscience et construire une machine à réfléchir qui la remplacera. Comme ça plus de danger que les hommes s’inquiètent, puisqu’on aura réglé leur inquiétude. Ils veulent faire une conscience automatique.

- DIEU : ces chers Américains ! Appelez-moi Icare.

Paraît Icare

- PÈRE UBU : Te voilà fils ingrat.

- ICARE : non !

- PÈRE UBU : comment “non” ?

- ICARE : je ne suis pas là où vous êtes.

- PÈRE UBU : où je suis ?

- ICARE : oui, où ça sent mauvais, je ne suis pas dans le labyrinthe.

- PÈRE UBU : moi non plus puisque je suis au ciel.

- ICARE : partout où vous êtes c’est le labyrinthe, Dieu le Père lui-même, vous l’avez mis dedans.

- PÈRE UBU : je l’ai mis dedans ? Moi qui n’ai jamais trompé personne.

- ICARE : il a abdiqué.

- DIEU : tu prétends être hors du labyrinthe ?

- ICARE : oui, puisque je me suis évadé.

- DIEU : Eh bien ! tu vas y rester mon garçon.

- ICARE : je ne veux pas.

- DIEU : tu renies Dieu ?

- ICARE : c’est toi qui le renies.

- DIEU : comment puis-je renier Dieu puisque c’est moi !

- ICARE : mais non ça prouve que tu n’es pas tout seul.

- DIEU : ignorant, je veux te démontrer que je suis tout seul (…) Dieu est partout n’est-ce pas, et si on était deux, puisque je suis partout, où se mettrait l’autre ?

- ICARE : à ma place !

- DIEU : Ah ! tu le prends sur ce ton, et bien mon garçon, je vais effacer ton évasion, je vais la faire rentrer dans le néant. Qu’on m’apporte le néant.

- ICARE : le néant ? Mais c’est vous-même, pour pouvoir vous en servir il faudrait que vous en sortiez. Or çà, vous ne le pouvez pas !

- DIEU : sale gamin, je m’en passerai, j’ai l’habitude. Créature je vais faire le philosophe, je vais refaire le monde. Mais je vais fabriquer un monde qui sera fichu de telle façon que tu n’aurais pas pu t’évader. Esclave, n’oublie pas que je suis aussi historien et que ma pensée a un effet rétroactif. Qu’on m’apporte la grande bicyclette avec laquelle j’ai travaillé pendant les premiers 6 jours, je vais défaire le monde en roulant en sens inverse et je ne reviendrai pas par le même chemin. Si vous continuez à m’importuner, il est bien possible que l’envie me prenne de ne pas vous rencontrer en route, en tous cas toi Icare, dès que je t’aperçois devant moi, je prends un chemin de traverse et je te laisse croupir dans le néant, esclave.

- ICARE : convaincu que tu pourras m’enlever la conscience, évidemment ! Tu te trompes, parce que je vais te dire, je n’ai pas de conscience.

- DIEU : tu n’as pas de conscience ?

- ICARE : non. Je suis ma conscience, je ne suis nulle part, je suis en elle, elle est en moi, et quand tu referas le monde tu seras obligé de me récapituler dans ta mémoire éternelle. Tu m’as fait libre et même si je redescends en bas, je serai dans le labyrinthe, mais je ne serai pas (prisonnier du) labyrinthe.

- PÈRE UBU : je crois bien que cette fois je ne comprends pas.

- DIEU : alors je ne peux plus rien.

- ICARE : si ! Dormir, jusqu’à ce que l’Esprit commence à se mouvoir sur les eaux.

- PÈRE UBU : le voilà qui s’endort, je vais prendre sa place. Écoutez, tous ceux du labyrinthe, je veux sentir monter l’odeur de la monaille. Commencez les sacrifices pour Ubu-Dieu !

                                                                                                                                                                                       FIN DE LA PIÈCE


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